Vintage, tirage au charbon et Didier Ben Loulou

Cet article a été publié par la dame le Dimanche 9 septembre 2007 à 16:11

     En introduction au colloque consacré au vintage (2ème journée) lors des dernières Rencontres de la photographie d’Arles, Françoise Docquiert, maître de conférences à l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne, citait un extrait des Circonstances particulières de Christian Caujolle. Il s’agissait du chapitre où l’auteur décrivait sa rencontre avec une épreuve originale du portrait de Rimbaud par Carjat (1871).

     Je reproduis ici le texte dont il était question :

Rimbaud par Carjat     « Je me souviens de ma sidération – toute rimbaldienne… - lorsque je me trouvai pour la première fois face à l’épreuve originale, ou plus vraisemblablement, à un contretype d’époque d’une remarquable qualité, issu de la collection Raymond Gid. L’épreuve au collodion humide, de forme ovale, laissait vibrer la lumière et soulignait le regard rétif sous les cheveux en bataille et la légère moue accentuée par le nœud papillon négligemment noué. Elle n’avait rien à voir, si ce n’est le contour des formes, avec les reproductions que je connaissais. Elle était d’une finesse, d’une douceur de tons, d’une subtilité de lumière remarquables. J’étais à la fois fasciné par la perfection de cette image qui célébrait la beauté du jeune homme et dérouté par la distance qui séparait cet objet sublime de l’imagerie que j’avais adoptée comme tant d’autres, qui faisait partie de ma culture et de ma ferveur pour le poète. J’ai rarement éprouvé aussi fortement le sentiment de la photographie à l’état pur, et constaté comment, de contretype en contretype, elle se dégrade, se durcit, s’éloigne de ce qu’elle a d’argentique pour glisser vers le monde indifférencié des images. Il s’agit là, peut-être, de la première photographie qui soit devenue simplement une image, perdant son identité liée aux sels d’argent, pour se transformer en une icône qui n’est pas vraiment différente de la transcription du portrait du Che par Korda sur des tee-shirts.
     C’est certainement ce jour-là que j’ai su que je ne confondrais plus jamais une photographie et une image. Et que j’ai appris à aimer, plus que tout, la subtilité, l’unicité souvent indescriptible d’un tirage photographique original. »
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L’image et l’objet

     A l’heure des grands bouleversements que le numérique opère dans la définition de l’objet photographique, que l’on peine à situer par rapport à l’image, cette expérience vécue peut sembler appartenir à un autre temps et soulever des problématiques devenues caduques, tout au moins circonscrites dans une période révolue. Toutefois, Caujolle, s’il est souvent perçu comme l’amoureux de la photographie par excellence, n’appartient pas à ces nostalgiques monomaniaques du tirage artisanal, vintage de surcroît, qui excluent tout intérêt des œuvres les plus contemporaines. Loin s’en faut. Il suffit d’observer son parcours, des partis pris éditoriaux à la cohérence de Vu pour s’en convaincre (ou plus simplement de poursuivre la lecture du livre cité ici !).

     Ce que cette introduction arlésienne a évoqué chez moi, après les réflexions sur le diktat du vintage dans les collections, c’est une série d’expériences similaires, des instants où la dichotomie objet/image, théorisée en histoire de l’art et en muséologie, maintes fois revisitée, a progressivement pris corps pour m’apparaître comme un questionnement de l’ordre de l’intime. Non, il ne m’a pas suffi d’une rencontre particulière pour me rendre compte de la réalité des concepts muséologiques ou théoriques. L’évidence pourtant est à chaque fois au rendez-vous.

     D’abord, une première fois, la découverte d’un tirage baryté viré au sélénium d’une image vue en mauvaise impression dans un catalogue. L’image avait frappé, touché, s’était imprimée de manière définitive dans mon cerveau, rangée « perfection esthétique », colonne « émotion pure ». Une mauvaise photocopie aurait suffi à la faire entrer dans mon parcours amoureux. Mais voilà que sa matérialité y a adjoint un supplément d’intérêt et d’affect insoupçonnable.
     Puis une seconde fois, dans la lignée du portrait de Rimbaud, une autre image, une autre épreuve, parmi les plus anciennes, a illustré à son tour, de manière vertigineuse, le trouble du ça a été barthésien. Et ainsi de suite…

     Didier Ben Loulou

©Didier Ben Loulou
©Didier Ben Loulou
@Didier Ben Loulou
@Didier Ben Loulou
@Didier Ben Loulou

     Une de ces rencontres concerne le travail de Didier Ben Loulou, photographe résidant à Jérusalem, qui fait réaliser ses images en couleur par des tirages Fresson (procédé au charbon quadrichrome par synthèse soustractive des couleurs). De l’atelier Fresson, unique établissement qui pratique cette forme de tirage, je connaissais les qualifications techniques, la durabilité du produit, les liens avec certains photographes reconnus, la grande réputation de qualité. De la théorie, agrémentée ça et là d’observations rapides de quelques épreuves.

     Je connaissais en revanche fort bien les images de Didier Ben Loulou, qui m’avaient immédiatement interpellée et émue. Son travail, profondément ancré dans son vécu à Jérusalem, ainsi que dans différents territoires environnants, m’avait fascinée par une utilisation singulière de la couleur et une vision extrêmement personnelle - à la fois poétique et savante – des complexités ethniques, religieuses et politiques du sujet.

     La géographie urbaine à travers un regard intime

     Didier Ben Loulou raconte des lieux (qui portent les cicatrices de tensions extrêmes) tout autant que son point de vue lui-même. Car avant tout, dans ses explorations, le photographe livre son cheminement, ses questionnements face à une réalité plurielle et embrouillée dont il rend compte. Il approche par exemple, le poids de l’histoire, les métamorphoses et réappropriations de la ville de Jérusalem par l’intime. Son regard se pose sur le délabrement d’un mur, le grain de peau d’un visage, la texture d’une robe de femme, la gestuelle gracieuse d’un enfant, une ombre fugitive au détour d’une rue, un graffiti. La lumière dévoile les brillances et les rugosités, rend les couleurs signifiantes, remet en question les stigmates des violences en les donnant à voir non plus comme un « accessoire » iconique de la géopolitique, mais en les plaçant au centre de la représentation. Le fragment non pas seulement comme image poétique, mais également comme une étape dans la compréhension.      Rien de léger dans l’approche, l’esthétique ne valant pas pour une fin en soi. La forme est une composante efficace du discours, de la quête, et non pas une dimension décorative désengagée. Ce photographe démontre l’adéquation brillante possible entre forme, contenu, propos et matière.

     Plusieurs publications 2, souvent très bien imprimées, ainsi que le site internet de l’artiste, donnent accès à ces images. Sachez toutefois que se trouver face aux tirages au charbon, pouvoir prendre le temps d’admirer le velouté du papier dessin, la densité exceptionnelle des couleurs et une qualité de texture qui honorent la sensualité de ce travail, tout cela pourrait bien vous pousser à reconsidérer votre idée de l’objet photographique. Il s’agit ici d’un cas de figure qui frappe par la cohérence d’un œuvre, dans la force de sa proposition iconographique si dignement servie par sa matérialité. D’accord, nous sommes dans la société du tout-image, noyés, submergés, saturés, et autres joyeusetés, pauvres de nous ! Quelle merveille, tout de même, de pourvoir profiter d’une telle richesse visuelle en ayant facilement accès, quand l’envie nous prend, d’examiner un tirage, une exposition, une projection, et de vivre pour un temps un rapport différent à la photographie, de l’ordre de l’émotion sensuelle.



          Crédits photographiques : ©Didier Ben Loulou, photos publiées avec l’aimable autorisation de l’auteur
          1 CAUJOLLE, Christian, Circonstances particulières 2 Souvenirs, Actes Sud, 2007, pp. 25-26.
          2 Quelques publications :
          - Jaffa, la passe, texte de Caroline Fourgeaud-Laville, Filigranes Editions, Paris, 2006
          - Sincérité du visage, texte de Catherine Chalier, Filigranes Editions, Paris, 2004
          - Portfolio #57, 12 copies, texte de Nicolas Feuillie, Galerie Pennings, Eindhoven, 2002
          - Jérusalem, traverses et marges, texte de Nicolas Feuillie, catalogue Musée d’art et d’histoire du Judaïsme,
          Paris, 2001
          - Didier Ben Loulou, Galerie Municipale du Château d’Eau, Toulouse, France, 2001
          - A Touch of Grace, poèmes de Yehuda Amichai, texte de Gideon Ofrat, catalogue Museum on the Seam,
          Jérusalem 2000
          - Didier Ben Loulou, texte de Jacques Py, Editions Joca Seria, Nantes, 2000
          - Vezelay, Éditions Conseil General de l’Yonne, direction des affaires culturelles, 2000
          - Dans la langue de personne, Collection Phot’Eau # 6, livre d’artiste, 40 exemplaires, Édition de l’Eau,
          1999
          - Emmanuel Levinas, Violence du visage, livre d’artiste, 30 exemplaires, Fata Morgana, 1997
          - Fragments, texte de Chantal Dahan, Filigranes Editions, 1997
          - Entre ombre et lumière : Jérusalem, texte de Jacques Py et Claire Tangy, Éditions Ides et Calendes,
          Neuchâtel, Suisse, 1996
          - Hubert Colas, Carnet de voyages n° 3, Je suis du jour, Éditions Le Point du jour et FRAC
          Basse-Normandie, 1996

2 commentaires

  1. Commentaire par le fou le 10 septembre 2007 à 3:07

    Voilà deux bouquins que je viens d’ajouter à ma liste de courses chez Tropismes… Tu es la seule que je connaisse à non seulement être capable de me donner envie de lire des livres complètement différents de ce que je lis d’habitude, sachant que je lis tout, mais aussi à le faire aussi bien, et à m’emmener aussi loin de mes considérations habituelles sur l’art.

    Chacun de tes conseils a le chic, tout simplement, d’ajouter un point sur la carte, toujours au delà de mon horizon. ça m’effare.

    Déjà avec “Le temps scellé” de Tarkovski tu m’avais blouzé. “Pékin, théâtre du peuple” d’Ambroise Tézénas est tout bonnement extra-terrestre. Je sais pas comment tu fais pour avoir tant de merveilles dans ta besace, et ne pas en parler entre deux parties d’échecs. J’aurais le dixième de ça, je le crierais sur tous les toits et je le partagerais avec tout le monde.

    Tiens, j’y pense, tu devrais ouvrir un blog.
    Puis la photo, ça a l’air d’être ton truc, tu devrais en faire ton métier, canaliser tout ça… ;-)

    Bah oui, j’en ai encore des tonnes en réserve, du grand cru et tout! Et puis de mon côté aussi, la bibliothèque s’aggrémente de rubriques inédites… Pour la photo, je vais y penser ;) Merci pour Rimbaud!
    la dame

  2. Pingback par de la sciure dans les collections « souris de compactus le 10 mai 2008 à 16:28

    […] Utilisé pour les tirages au charbon de l’atelier fresson, cet ingrédient fait son entrée dans les réserves du musée presque simultanément à nos expérimentations des impressions jet d’encre pigmentaire pour l’exposition temporaire en cours. Côté impression, les enjeux récents ont été de tester différents papiers pour restituer de manière stable et fidèle des images qui nous sont parvenues sous forme de fichiers numériques. Avec l’objet 14180, nous revenons à un procédé “inaltérable” qui perdure aujourd’hui, notamment dans le travail de quelques photographes (on peut citer Bernard Plossu, ou Didier Ben Loulou, dont il était question ici). […]

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